L’essor du vin de Bordeaux doit beaucoup à un mariage. En 1152, Aliénor d’Aquitaine épouse Henri Plantagenêt, qui devient roi d’Angleterre deux ans plus tard. L’Aquitaine passe sous la couronne anglaise pour trois siècles, et Bordeaux devient le grand fournisseur de vin de l’Angleterre. Les Anglais appellent ce vin léger et clair le claret.
Un mariage qui change la carte
Aliénor, héritière du duché d’Aquitaine, a d’abord été reine de France par son mariage avec Louis VII. Après l’annulation de cette union, elle épouse Henri, comte d’Anjou et duc de Normandie. En 1154, Henri monte sur le trône d’Angleterre. Les terres d’Aliénor, dont la Gascogne et Bordeaux, se trouvent rattachées à un royaume situé de l’autre côté de la Manche.
Le port de Bordeaux et ses privilèges
Les marchands bordelais obtiennent des rois d’Angleterre des privilèges commerciaux importants. Ils peuvent vendre leur vin en priorité, tandis que les vins du « haut pays », venus de l’amont de la Garonne et de la Dordogne, doivent attendre avant de descendre vers le port. Ce système, appelé police des vins, protège les producteurs bordelais pendant des siècles.
Les flottes du vin
Chaque automne, des flottes entières de navires quittent Bordeaux chargées de tonneaux pour l’Angleterre. Le vin nouveau est très attendu. La taille des navires se mesure d’ailleurs en tonneaux, unité qui a donné le mot tonnage. Ce commerce fait la richesse de la ville et façonne ses quais.
Le claret
Le mot claret désigne un vin rouge clair, peu coloré, consommé jeune. Il ne ressemblait pas aux bordeaux rouges actuels, plus foncés et plus aptes à la garde. Le terme est resté en usage en Angleterre pour désigner les vins rouges de Bordeaux, et l’on en retrouve la trace dans le clairet, vin rosé foncé encore produit dans la région.
La fin de l’Aquitaine anglaise
La guerre de Cent Ans oppose les rois de France et d’Angleterre. En 1453, la bataille de Castillon, près de Bordeaux, marque la fin de la présence anglaise en Aquitaine. Le commerce avec l’Angleterre se poursuit, mais dans d’autres conditions. Aux siècles suivants, les marchands hollandais prennent une place importante, avant que les négociants installés dans le quartier des Chartrons ne développent le grand commerce bordelais.
Un héritage durable
Ces siècles de relations ont laissé une trace : un lien privilégié entre Bordeaux et le marché britannique, un vocabulaire partagé, des familles de négociants d’origine britannique ou irlandaise. Les grands châteaux du Médoc et leur hiérarchie, fixée par le classement de 1855, viendront plus tard, aux XVIIIe et XIXe siècles.
Gascons, Anglais et vins du haut pays
Le commerce du vin bordelais au Moyen Âge ne se limite pas aux vignes proches de la ville. Les vins du Bergeracois, du Quercy, de l’Agenais ou du Gaillacois descendent eux aussi les rivières vers Bordeaux. Les Bordelais, soucieux de protéger leur propre production, obtiennent que ces vins du haut pays ne puissent être embarqués qu’après une certaine date, une fois écoulée la récolte locale. Ce privilège, défendu pendant des siècles, ne disparaît qu’au XVIIIe siècle, sous le ministère de Turgot.
Les rois d’Angleterre ont aussi un intérêt direct dans ce commerce : les taxes perçues sur les vins exportés alimentent leur trésor. Les comptes de la couronne anglaise, conservés à Londres, enregistrent le passage de dizaines de milliers de tonneaux certaines années, ce qui permet aux historiens de mesurer l’ampleur des échanges. Le vin de Gascogne devient la boisson courante des tables aisées d’Angleterre, de la cour aux grandes abbayes.
Pour une autre page de l’histoire du Sud, voir les papes d’Avignon et Châteauneuf ; sur Bordeaux aujourd’hui, la Cité du Vin, et la rubrique histoire.

