Le quartier des Chartrons, au nord du centre de Bordeaux, est l’ancien faubourg des négociants en vin. Du XVIIe au XXe siècle, ses quais ont vu partir les barriques vers l’Europe du Nord, et ses longs chais ont abrité l’élevage et l’assemblage des vins avant leur expédition.
Un nom venu d’un couvent
Le quartier doit son nom aux chartreux, des moines qui s’installent à la fin du Moyen Âge hors des murs de la ville, sur des terres basses au bord de la Garonne. Le lieu reste longtemps un faubourg, en dehors de l’enceinte. Cette situation présente un avantage pour les marchands : les vins entreposés hors de la ville échappent à une partie des contraintes imposées dans les murs, et l’espace ne manque pas pour bâtir de grands entrepôts au bord de l’eau.
L’arrivée des marchands étrangers
Au XVIIe siècle, les marchands hollandais dominent le commerce maritime de Bordeaux. Ils achètent du vin, mais aussi de l’eau-de-vie et des vins blancs destinés à la distillation ou aux marchés du Nord. Au XVIIIe siècle, des négociants venus des îles Britanniques, d’Irlande, des villes hanséatiques ou des Pays-Bas se fixent aux Chartrons. Beaucoup sont protestants ; ils forment une société à part, liée par les mariages et les affaires, que les Bordelais ont surnommée l’aristocratie du bouchon.
Ces maisons achètent le vin aux propriétaires, souvent par l’intermédiaire des courtiers, l’élèvent dans leurs chais, l’assemblent si besoin, puis l’expédient sous leur nom. Pendant longtemps, la réputation d’un vin de Bordeaux à l’étranger tient autant au négociant qui le vend qu’au château qui l’a produit.
Les chais, une architecture du commerce
L’architecture du quartier se lit dans la profondeur des parcelles. Côté quai, des façades de pierre blonde et des immeubles de rapport ; derrière, des chais très longs qui s’étirent vers l’intérieur des îlots, parfois jusqu’à la rue suivante. Les barriques entraient d’un côté et sortaient de l’autre, vers le fleuve. Les murs épais et les toitures basses maintenaient une température régulière, indispensable à l’élevage.
Le cours qui borde le quartier, aujourd’hui cours Xavier-Arnozan, est longé d’hôtels particuliers du XVIIIe siècle construits par des négociants enrichis. Le temple protestant des Chartrons et l’église Saint-Louis témoignent des communautés qui ont vécu côte à côte dans ce faubourg.
Du port des barriques au quartier rénové
Au XXe siècle, le commerce change de forme. La mise en bouteille au château se généralise pour les grands vins, le transport passe au camion puis au conteneur, et les maisons de négoce quittent progressivement les quais trop étroits pour des entrepôts modernes en périphérie. Dans la seconde moitié du siècle, beaucoup de chais se vident ; certains deviennent des entrepôts ordinaires, d’autres restent fermés.
Le quartier connaît ensuite une profonde transformation. Les quais, longtemps occupés par des hangars, sont réaménagés en promenade au début du XXIe siècle. Les anciens chais accueillent des logements, des ateliers et des commerces. En 2007, une large partie de la ville historique est inscrite au patrimoine mondial sous le nom de Bordeaux, Port de la Lune ; le périmètre englobe une partie des Chartrons.
Ce que l’on voit en parcourant le quartier
- Les quais et leurs façades alignées face à la Garonne, avec les anciens hangars portuaires reconvertis.
- Les chais transformés, reconnaissables à leurs longues façades basses et à leurs portes assez larges pour faire rouler une barrique.
- Les hôtels particuliers du cours Xavier-Arnozan, bâtis pour les familles du négoce.
- La rue Notre-Dame, artère commerçante connue pour ses antiquaires et ses brocanteurs.
- Un musée consacré au vin et au négoce, installé dans d’anciennes caves, qui retrace le métier des négociants.
Les horaires des musées et des lieux ouverts au public se vérifient auprès de leurs gestionnaires. La Cité du Vin, plus au nord, prolonge la visite vers les Bassins à flot.
Propriétaires, courtiers et négociants
Le système dit de la place de Bordeaux s’est construit en grande partie ici. Le propriétaire produit, le courtier rapproche vendeur et acheteur, le négociant achète et distribue. Cette répartition des rôles, toujours en vigueur pour une grande part des vins bordelais, explique que le quartier ait concentré les sièges des maisons de commerce pendant près de trois siècles. Les courtiers de la place, ceux qui ont dressé le classement de 1855, travaillaient au contact de ces maisons.
Les métiers du port et des chais
Autour des maisons de négoce gravitait toute une population. Les tonneliers fabriquaient et réparaient les barriques, les ouvriers de chai les remplissaient, les complétaient et les soutiraient, les rouleurs les faisaient passer du chai au quai. Les gabares, bateaux à fond plat, apportaient par la Garonne et la Dordogne les vins de l’intérieur, tandis que les navires de haute mer chargeaient pour l’étranger. Des commis tenaient les livres et la correspondance en plusieurs langues.
Cette activité donnait au quartier un caractère à la fois ouvrier et bourgeois. Les familles de négociants habitaient parfois au-dessus de leurs bureaux, à quelques pas de leurs chais, tandis que les ouvriers logeaient dans les rues voisines. Le travail du bois, raconté dans la page sur le tonnelier, y occupait une place centrale, car chaque expédition demandait des milliers de fûts neufs ou réparés.
À retenir : les Chartrons sont nés d’un faubourg hors les murs, choisi par des négociants souvent étrangers ; leurs longs chais, entre quai et rue, racontent un commerce du vin en barriques aujourd’hui disparu.
Le métier d’intermédiaire est raconté dans la page sur le courtier en vins, les débuts du commerce bordelais dans Bordeaux et l’Angleterre, et les autres lieux de mémoire dans la rubrique patrimoine.

